Témoin expert informatique : les questions qu’on nous pose

10–15 minutes

En bref : Questions témoin expert informatique : un expert répond aux questions techniques qu’un litige soulève sur une preuve numérique, courriels, fichiers ou transactions, jamais aux questions de droit. Cet article regroupe celles que nous posent le plus souvent avocats et parties avant un premier mandat d’expertise en technologies de l’information (TI).

questions témoin expert informatique : les réponses avant un premier mandat

Ce texte est informatif. Il ne remplace pas un avis juridique : chaque dossier appelle sa propre analyse avec votre procureur.

Quand mandater un expert informatique ?

Dès que vous soupçonnez qu’un document ou une donnée numérique n’est pas ce qu’elle prétend être, ou dès que la partie adverse dépose une preuve technologique que vous voulez faire vérifier. Le réflexe le plus fréquent, et le plus coûteux, consiste à attendre.

Un dossier de preuve numérique se dégrade avec le temps. Un serveur est remplacé, un employé quitte et son poste est reformaté, un fournisseur infonuagique purge ses journaux après quelques mois. Plus vous attendez, plus l’expert a de chances de travailler avec moins de matière.

Il n’y a pas de moment unique où « il faut » mandater un expert. La question se pose dès que la preuve technologique devient un enjeu du dossier, souvent avant même le dépôt d’une procédure.

Une évaluation préliminaire, avant même de confier un mandat complet, permet souvent de savoir en quelques heures si la preuve mérite une analyse approfondie. C’est un premier pas qui évite d’engager des ressources sur un dossier qui ne le justifie pas. Nous détaillons ce rôle et le moment de l’impliquer dans Le témoin expert en TI devant les tribunaux québécois.

Quels documents dois-je fournir à l’expert ?

Les fichiers sources et natifs, jamais des impressions ni des captures d’écran. Une capture d’écran ou un PDF imprimé a perdu presque toute l’information technique qui permet d’authentifier un document : les métadonnées.

Concrètement, quatre éléments à réunir avant le premier appel.

  1. Les fichiers sources et natifs (le fichier Word ou Excel original, pas une copie imprimée ou numérisée).
  2. Si possible, une copie complète de l’environnement d’origine (poste de travail, téléphone, boîte courriel), pas seulement les fichiers qui semblent pertinents à première vue.
  3. L’historique de possession du support : qui l’a eu en main, depuis quand, comment il a été conservé.
  4. Le contexte du litige, sans présumer de la conclusion que vous souhaitez obtenir.

Les métadonnées, ces informations techniques attachées à un fichier (dates de création, de modification, auteur, logiciel utilisé), sont souvent ce qui distingue un document authentique d’un faux. Nous expliquons ce qu’elles révèlent dans Métadonnées de documents : ce qu’elles révèlent d’un faux.

Sur quels types de dossiers un expert en TI intervient-il ?

Questions témoin expert informatique sur les dossiers courants : plusieurs types reviennent dans la pratique. Le litige civil et commercial au Québec en produit notamment quatre :

  • Un courriel dont l’authenticité est contestée.
  • Une facture ou un relevé qui semble avoir été modifié.
  • Un transfert de fonds en cryptomonnaie à retracer.
  • Un document daté d’une façon qui ne colle pas avec les faits.

Chaque type de dossier a ses propres techniques d’analyse. L’examen des en-têtes d’un courriel ne ressemble pas à celui d’une fausse facture, qui ne ressemble pas au traçage de transactions sur une chaîne de blocs. Nous couvrons ces cas un par un dans la série : Courriels falsifiés : ce que révèlent les en-têtes, Anatomie d’une fausse facture : comment l’expert la démonte et Cryptomonnaies en litige : retracer des fonds BTC et ETH.

Questions témoin expert informatique : quel est le déroulement d’un mandat d’expertise TI ?

Quatre étapes, dans cet ordre. D’abord, la définition du mandat : ce que vous cherchez à établir, avec quels documents, dans quels délais procéduraux. Ensuite, la préservation et la collecte de la preuve, avant toute autre manipulation des fichiers. Puis l’analyse elle-même, dont la durée varie selon le volume et la complexité du dossier. Enfin, le rapport, qui présente les constats et les méthodes utilisées pour y arriver.

Un témoignage devant le tribunal peut suivre le dépôt du rapport, mais ce n’est pas systématique. Beaucoup de dossiers se règlent avant l’audience, une fois que les parties ont pris connaissance des constats de l’expert.

Le délai et le coût d’un mandat dépendent entièrement de son ampleur : le nombre de documents, la complexité technique, l’urgence procédurale. Il n’existe pas de tarif ni de délai standard qui s’applique à tous les dossiers. Se méfier de qui vous en promet un avant même d’avoir vu le dossier est un réflexe sain.

Le témoignage du témoin expert informatique, à quoi ça ressemble ?

Rare, en pratique. La majorité des dossiers où un expert est intervenu se règlent avant l’audience, une fois que les parties ont vu le rapport et mesuré ce qu’il change à leur position de négociation.

Quand un témoignage a lieu, l’expert présente ses constats, explique sa méthode et répond aux questions des deux procureurs, y compris en contre-interrogatoire. Le rôle reste le même qu’au moment de la rédaction du rapport : exposer ce que la preuve démontre, pas défendre une thèse. Un expert qui commence à plaider pour la partie qui l’a mandaté perd rapidement en crédibilité devant le tribunal, et ça se voit.

Se préparer à témoigner fait partie du mandat, pas un ajout distinct une fois le rapport déposé. Un bon expert prépare son témoignage avec la même rigueur que son rapport.

Que peut établir une expertise informatique, et que ne peut-elle pas établir ?

L’expert répond à des questions techniques, pas à des questions de droit ni d’intention. Le tableau suivant illustre la distinction.

Ce que l’expertise peut établirCe qu’elle ne peut pas établir
Si un document a été modifié après une date donnéeL’intention de la personne qui l’a modifié
Si les en-têtes d’un courriel sont cohérents avec un envoi authentiqueLa culpabilité ou la responsabilité juridique d’une personne
La chronologie technique des accès à un système ou à un fichierDes faits qui n’ont laissé aucune trace numérique
Si un support a été altéré après sa mise sous gardeUne opinion sur l’issue du litige

Au Québec, l’intégrité d’un document technologique s’apprécie selon les critères de la Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information : la preuve que l’information n’a pas été altérée et que son support offre la stabilité nécessaire à sa conservation. Les règles générales de preuve du Code civil du Québec s’appliquent ensuite à la preuve numérique comme à tout autre type de preuve.

Cette distinction change la façon de formuler un mandat. Demander à l’expert de conclure sur l’intention ou la responsabilité d’une partie lui demande quelque chose qui dépasse son rôle. Le bon réflexe consiste à poser des questions techniques : ce que les données montrent, pas qui a raison dans le litige.

L’expert est-il vraiment impartial s’il est payé par une partie ?

Oui, et c’est encadré par la loi, pas seulement par une question de déontologie personnelle. Le Code de procédure civile du Québec impose à tout expert la mission d’éclairer le tribunal avec objectivité, impartialité et rigueur, une mission qui prime sur les intérêts de la partie qui retient ses services.

Cette obligation n’est pas symbolique. Un expert qui plaide pour son mandant plutôt que d’exposer honnêtement ce que la preuve démontre s’expose à voir son rapport écarté, et sa crédibilité entamée pour ses mandats futurs. C’est d’ailleurs ce qui se joue quand deux experts arrivent à des conclusions opposées sur le même dossier : nous en parlons dans Contre-expertise en TI : quand deux experts s’affrontent.

Je crains d’avoir déjà modifié des fichiers : que faire maintenant ?

Arrêtez d’y toucher. C’est le seul conseil qui compte à ce stade.

Trois réflexes à éviter absolument :

  • Ne pas « nettoyer » les fichiers.
  • Ne pas supprimer les versions douteuses.
  • Ne pas réorganiser les dossiers pour que « ça ait l’air plus clair ».

Chaque geste, même bien intentionné, laisse lui aussi des traces techniques, et un expert de la partie adverse peut souvent les retrouver.

Préservez les originaux tels quels, notez ce que vous avez déjà fait ou pas fait, et parlez-en à votre procureur avant de poser un autre geste. Un dossier imparfait mais préservé vaut toujours mieux qu’un dossier qu’on a tenté d’arranger.

Que se passe-t-il si la partie adverse mandate son propre expert ?

Ça arrive régulièrement, et ce n’est pas un problème en soi. Chaque partie a le droit de faire vérifier la preuve technologique par son propre expert, et deux experts compétents peuvent légitimement examiner les mêmes données et en tirer des lectures différentes selon les questions posées.

Ce qui compte, c’est que chaque expert reste fidèle à son devoir d’impartialité, peu importe qui l’a mandaté. Le tribunal tranche ensuite, souvent en s’appuyant sur la rigueur méthodologique de chaque rapport plus que sur ses conclusions. Le déroulement d’une contre-expertise, ses règles et ses pièges font l’objet d’un article dédié de la série sur le témoin expert.

Les neuf questions témoin expert informatique qui précèdent couvrent la majorité des dossiers que nous voyons avant un premier mandat. Une question qui ne figure pas dans cette liste ? Nous offrons une consultation confidentielle pour évaluer votre dossier avant tout engagement : voir notre page Témoin expert.

Pour aller plus loin avec Factero :

Foire aux questions

Voici cinq dernières questions témoin expert informatique, en rafale.

La preuve numérique est-elle recevable devant un tribunal québécois ?

Oui, en principe. La loi n’exige pas un support papier pour qu’un document ait une valeur juridique : la valeur d’un document n’est ni augmentée ni diminuée du seul fait qu’il soit technologique, à condition que son intégrité puisse être établie, soit une information non altérée sur un support assez stable pour la conserver. C’est à la partie qui conteste cette intégrité de le démontrer, pas à celle qui dépose le document.

Qui peut agir comme témoin expert en informatique au Québec ?

Toute personne dont les connaissances et l’expérience sont pertinentes au litige, pas seulement une personne détentrice d’un titre professionnel précis. La partie qui la présente doit convaincre le tribunal qu’elle possède la compétence nécessaire pour les questions précises sur lesquelles elle témoignera. Le tribunal peut refuser de la reconnaître comme experte, ou écarter son rapport, s’il juge cette compétence insuffisante ou son impartialité compromise.

Qu’est-ce que la chaîne de possession d’une preuve numérique, et pourquoi est-elle importante ?

C’est la trace de qui a eu accès à un support ou à un fichier, depuis sa collecte jusqu’au dépôt en preuve, et de ce qui a pu lui arriver entre-temps. Une chaîne de possession brisée, un support qui a circulé sans registre ni copie vérifiable, n’empêche pas automatiquement le dépôt d’une preuve, mais elle donne à la partie adverse un angle direct pour en contester l’intégrité.

Combien coûte un mandat d’expertise TI et combien de temps prend-il ?

Ça dépend entièrement de l’ampleur du dossier : le volume de données, la complexité technique, l’urgence procédurale et le nombre de sources à examiner. Il n’existe pas de montant ni de délai standard qui s’applique à tous les mandats, et une estimation sérieuse suppose d’avoir vu le dossier au préalable.

Un expert peut-il travailler seulement à partir de copies, sans l’appareil original ?

Dans certains cas, oui, si la copie est une image forensique complète et vérifiable du support original, réalisée selon une méthode reconnue. Une copie de fichiers choisis à la main, ou un support partiellement dupliqué, n’offre pas les mêmes garanties d’intégrité, et l’expert le mentionnera clairement dans les limites de son rapport.

Sources citées

À propos de l’auteur

Sébastien Robert, Associé principal

Sébastien Robert est l’associé principal chez Services conseils Factero. Il pratique en TI depuis 2002, avec une spécialisation en gouvernance, audit, cybersécurité et conformité. Il accompagne des organisations québécoises dans leur préparation à des certifications réglementaires et volontaires.

Services conseils Factero est une firme indépendante de services-conseils en gouvernance TI, cybersécurité et conformité, établie à Saint-Jean-sur-Richelieu (Québec). Factero est elle-même certifiée CAN/DGSI 104:2021 (Rév. 1 : 2024) dans le cadre du programme CyberSécuritaire Canada.

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