Courriel falsifié : quelle preuve tirer des en-têtes ?

10–15 minutes

En bref : Courriel falsifié preuve : les en-têtes techniques racontent le trajet réel d’un message, alors que l’écran n’affiche qu’une déclaration modifiable. Expéditeur, date et objet affichés dans la boîte de réception se modifient sans compétence particulière. Invisibles par défaut, les en-têtes enregistrent ce trajet entre serveurs, avec un horodatage à chaque saut, ce que l’expert examine pour authentifier un courriel en litige.

courriel falsifié preuve : ce que montrent les en-têtes techniques

Pourquoi l’écran d’un courriel n’est-il pas une preuve fiable ?

Un courriel qui arrive dans une boîte de réception affiche un expéditeur, un destinataire, une date, un objet. Ces champs sont une déclaration du logiciel qui a envoyé le message, pas une garantie technique. Les modifier, dans un fichier déjà reçu ou dans une capture d’écran recréée de toutes pièces, ne demande pas de compétence particulière.

Un avocat qui reçoit un courriel en preuve, produit par la partie adverse ou par son propre client, voit rarement plus que cet écran. Le contenu semble cohérent, la date correspond au récit, l’expéditeur porte le bon nom. C’est exactement le problème : un courriel fabriqué avec un minimum de soin a l’air normal à l’œil.

Dans notre pratique de témoin expert, la même situation revient d’un dossier à l’autre. Un courriel produit tardivement, daté opportunément la veille d’une échéance contractuelle ou d’un délai de prescription, dont le contenu règle une question autrement embêtante pour la partie qui le dépose. Rien de tout cela ne prouve une falsification. Mais ça justifie de regarder plus loin que l’écran.

Que sont les en-têtes techniques d’un courriel ?

Chaque courriel transporte, sous le message que vous lisez, un bloc de métadonnées techniques : les en-têtes. Ils ne s’affichent pas dans Outlook ou Gmail par défaut, mais chaque logiciel de messagerie offre une commande pour les révéler, souvent nommée « afficher l’original » ou « voir la source du message ».

La ligne la plus utile pour un expert est le champ « Received » (reçu). Chaque serveur qui relaie le message, celui de l’expéditeur, un relais intermédiaire, celui du destinataire, ajoute sa propre ligne « Received » avec un horodatage. Un courriel authentique porte donc plusieurs horodatages empilés, un par serveur traversé, qui doivent s’enchaîner dans un ordre logique et compatible avec les fuseaux horaires en cause.

Courriel falsifié preuve : le champ Received, empilé serveur par serveur, distingue un message authentique d’une reconstitution.

Les en-têtes contiennent aussi un identifiant unique du message (le Message-ID), l’adresse IP du serveur d’origine et les résultats de mécanismes d’authentification de domaine. Un technicien qui sait falsifier l’écran d’un courriel ne pense pas toujours à ces lignes, ou ne sait pas comment les faire concorder entre elles.

Courriel falsifié preuve : comment le savoir ?

Un expert compare ce que le courriel affiche (expéditeur, date, contenu) à ce que ses en-têtes techniques racontent : le chemin réel entre serveurs, les horodatages de chaque saut, et les résultats des mécanismes d’authentification de domaine. Une incohérence isolée ne prouve rien à elle seule ; c’est l’accumulation d’incohérences qui bâtit une conclusion.

Concrètement, l’analyse porte sur trois questions :

  • Le chemin de serveurs décrit dans les en-têtes est-il compatible avec l’infrastructure connue de l’expéditeur allégué ?
  • Les horodatages successifs progressent-ils dans le bon sens, avec des écarts de temps plausibles entre chaque saut ?
  • Le récit des parties, sur qui a envoyé quoi et quand, tient-il devant ces horodatages une fois convertis dans le bon fuseau horaire ?

Un en-tête absent, un saut de serveur qui ne colle pas à l’infrastructure attendue, un Message-ID qui ne correspond pas au domaine annoncé : chacun de ces éléments est une piste. Aucun, seul, ne referme le dossier.

Un courriel imprimé ou produit en PDF est-il une preuve suffisante ?

Rarement, à elle seule. Une impression ou un PDF conserve le texte du courriel mais perd les en-têtes techniques qui permettent de vérifier son origine. Pour authentifier un courriel contesté, l’expert demande le fichier source, au format EML ou MSG, ou un accès direct à la boîte de réception d’origine.

Le format EML (ou MSG pour Outlook) est le fichier natif d’un courriel : il embarque le texte, les pièces jointes et l’ensemble des en-têtes tels qu’ils existaient au moment de la réception. Une impression papier ou une capture PDF ne conserve que ce que l’utilisateur voyait à l’écran. Le reste disparaît.

Ça ne signifie pas qu’une impression est inutile. Elle peut corroborer un récit, servir de première pièce au dossier. Mais quand l’authenticité même du courriel est en jeu, une impression sans le fichier source qui l’accompagne place l’expert devant une reconstitution partielle, pas devant la preuve elle-même.

Que peuvent démontrer les mécanismes SPF, DKIM et DMARC ?

Trois mécanismes techniques, presque toujours présents dans les en-têtes d’un courriel moderne, aident à vérifier qu’un domaine d’envoi est bien celui qu’il prétend être.

MécanismeCe qu’il vérifie
SPF (Sender Policy Framework)Que le serveur qui a envoyé le message figure sur la liste des serveurs autorisés par le domaine annoncé
DKIM (DomainKeys Identified Mail)Que le contenu du message n’a pas été modifié en cours de route, au moyen d’une signature cryptographique liée au domaine d’origine
DMARC (Domain-based Message Authentication, Reporting and Conformance)La politique du domaine sur les messages qui échouent les vérifications SPF ou DKIM, et la production de rapports sur ces échecs

Les résultats de ces trois vérifications apparaissent dans les en-têtes, sous des lignes comme « Authentication-Results ». Un échec n’est pas une preuve automatique de falsification : un domaine mal configuré peut faire échouer ces tests même pour un message parfaitement légitime. Un succès n’est pas non plus une garantie absolue. C’est un indice de plus, à lire avec le reste du dossier, jamais isolément.

Courriel falsifié preuve : un échec SPF ou DKIM est un indice, jamais une conclusion à lui seul.

Courriel falsifié preuve : comment l’expert conclut-il ?

Sur un faisceau d’indices, pas sur un verdict unique. Un en-tête incohérent est une piste, jamais une conclusion en soi. L’expertise met en balance la cohérence technique des en-têtes, la cohérence des horodatages avec le récit des parties, les résultats d’authentification de domaine et, souvent, le contexte du dossier : qui avait accès au compte de messagerie, à quel moment le document a été produit, s’il existe d’autres versions du même échange.

Cette prudence n’est pas de la timidité. C’est la nature de l’exercice. Un rapport d’expertise qui affirme une certitude absolue sur la seule base d’un en-tête douteux dessert son auteur autant que la partie qui l’a mandaté. Le rôle de l’expert est d’exposer ce que les données montrent, avec ses limites, pas de livrer un jugement à la place du tribunal.

Le même principe de lecture par faisceau d’indices s’applique aux documents Word, Excel ou PDF produits en preuve : les métadonnées d’un fichier racontent souvent une histoire différente de celle qu’affiche l’écran. Nous l’expliquons dans Métadonnées de documents : ce qu’elles révèlent d’un faux.

Que dit le droit québécois sur la valeur d’un courriel en preuve ?

Le droit québécois ne retire aucune valeur à un document parce qu’il est technologique plutôt que sur papier ; il exige seulement que son intégrité puisse être établie au besoin. Ce qui suit décrit des principes généraux, pas un avis juridique sur un dossier particulier : seul un avocat peut évaluer la situation propre à votre litige.

La Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information (RLRQ, c. C-1.1) pose ce principe de neutralité technologique : un document ne perd pas de valeur juridique parce qu’il est technologique plutôt que papier. Elle rattache la valeur probante d’un document technologique à la démonstration de son intégrité, c’est-à-dire à la preuve que l’information n’a pas été altérée depuis sa création.

Le Code civil du Québec, dans ses dispositions sur la preuve, prolonge cette logique par une règle propre à l’intégrité : nul besoin, en principe, de prouver que le support ou la technologie employée préservent l’intégrité d’un document technologique, à moins que la partie qui le conteste établisse, par prépondérance de preuve, une atteinte réelle à cette intégrité. C’est cette atteinte démontrée, plutôt qu’un doute soulevé, qu’une analyse technique des en-têtes peut mettre au jour.

Le Code de procédure civile du Québec encadre, à ses articles 22 et 235, le rôle de l’expert appelé devant le tribunal. Son premier devoir est d’éclairer le tribunal avec objectivité, peu importe qui a retenu ses services, et son rapport doit répondre à des exigences de forme et de contenu précises. Un expert qui perd de vue ce devoir d’impartialité affaiblit son propre rapport, quel que soit le camp qui l’a mandaté.

Que faut-il préserver avant de transférer un courriel litigieux ?

Cinq gestes simples, avant que le dossier ne prenne une direction difficile à corriger.

  1. Repérez d’abord la version source du courriel dans la boîte de réception d’origine, plutôt que de partir d’une copie transférée, imprimée ou déjà convertie en PDF.
  2. Exportez ce courriel dans son format natif, EML ou MSG, avant toute autre manipulation. C’est ce fichier, pas une impression, qui conserve les en-têtes.
  3. Notez où le courriel a été trouvé : quelle boîte de messagerie, quel dossier, et qui d’autre avait accès à ce compte au moment pertinent.
  4. Évitez de modifier, réorganiser ou supprimer des messages dans la boîte concernée avant qu’un expert ait eu l’occasion d’en faire une copie fidèle.
  5. Consignez qui a manipulé le courriel depuis sa découverte et à quelles dates, même sommairement. Cette chaîne de possession simplifie considérablement le travail de l’expert par la suite.

Par où commencer si un courriel semble falsifié ?

Courriel falsifié preuve : la question se vérifie avant de construire un argumentaire, pas après.

Le premier réflexe, avant de bâtir un argumentaire sur ce qu’un courriel semble prouver ou contredire, est de vérifier s’il résiste à un examen technique. Un dossier construit sur un courriel dont l’authenticité s’effondre à la première analyse coûte plus cher à corriger en cours d’instance qu’à vérifier au départ.

Nous avons documenté ailleurs le rôle plus large que joue un témoin expert en informatique devant les tribunaux québécois, de la première consultation jusqu’au témoignage : Le témoin expert en TI devant les tribunaux québécois. L’authentification de courriels n’en est qu’un volet, mais c’est l’un des plus fréquents.

Si un courriel douteux occupe une place centrale dans votre dossier, vous pouvez planifier une consultation confidentielle : un premier échange suffit pour établir si une analyse technique des en-têtes est susceptible d’apporter quelque chose à votre position.

Pour aller plus loin avec Factero :

Foire aux questions

Un courriel est-il une preuve juridique valable au Québec ?

Oui, un courriel a la même valeur juridique qu’un document papier au Québec. La Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information pose ce principe de neutralité technologique et rattache sa valeur probante à la démonstration de son intégrité. En pratique, cette valeur tient tant que personne n’établit, par prépondérance de preuve, une atteinte réelle à cette intégrité, ce qu’une analyse des en-têtes techniques peut mettre en évidence.

Qu’est-ce qu’un fichier EML (ou MSG) ?

EML (ou MSG pour Outlook) est le format natif d’un courriel : il conserve le texte, les pièces jointes et l’ensemble des en-têtes techniques tels qu’ils existaient au moment de la réception. C’est ce fichier, plutôt qu’une impression ou une capture d’écran, que demande un expert pour authentifier un courriel contesté, parce que lui seul retient les traces serveur nécessaires à l’analyse.

Une capture d’écran d’un courriel est-elle une preuve recevable ?

Rarement à elle seule. Une capture d’écran ne conserve aucun en-tête technique et se modifie aussi facilement qu’une image dans un logiciel de retouche. Elle peut appuyer un récit ou servir de première pièce, mais pour authentifier un courriel contesté, l’expert demande le fichier source du message, pas une image de ce qu’affichait l’écran.

Un courriel supprimé peut-il être retrouvé ?

Ça dépend de l’infrastructure de messagerie et des délais de conservation du fournisseur. Certains systèmes gardent des journaux ou des copies récupérables pendant un temps, d’autres purgent rapidement. C’est une question à poser tôt à un expert, avant que les délais de conservation ne referment la fenêtre de récupération, pas une hypothèse à écarter sans vérification.

Sources citées

À propos de l’auteur

Sébastien Robert, Associé principal

Sébastien Robert est l’associé principal chez Services conseils Factero. Il pratique en TI depuis 2002, avec une spécialisation en gouvernance, audit, cybersécurité et conformité. Il accompagne des organisations québécoises dans leur préparation à des certifications réglementaires et volontaires.

Services conseils Factero est une firme indépendante de services-conseils en gouvernance TI, cybersécurité et conformité, établie à Saint-Jean-sur-Richelieu (Québec). Factero est elle-même certifiée CAN/DGSI 104:2021 (Rév. 1 : 2024) dans le cadre du programme CyberSécuritaire Canada.

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