Horodatage : ce que les dates de fichiers prouvent (ou pas)

10–14 minutes

En bref : Horodatage fichier preuve : une date de fichier, qu’elle vienne du système ou du document lui-même, ne suffit jamais seule à établir quand un texte a été rédigé. Cette date se modifie en quelques secondes, se perd dans une copie ou une migration, et doit toujours être recoupée avec d’autres traces pour avoir une valeur probante devant un tribunal.

horodatage fichier preuve : ce qu'un tribunal retient

La date de création d’un fichier prouve-t-elle quand il a été écrit ?

Non, pas à elle seule. C’est la première chose que j’explique à un avocat qui m’appelle avec un fichier dont les propriétés affichent une date qui l’arrange, ou qui le dérange. Cette date existe, elle est réelle au sens où l’ordinateur l’a bel et bien enregistrée. Mais elle raconte l’histoire du système d’exploitation, pas nécessairement celle du document.

Un tribunal qui reçoit une date de création comme seule preuve reçoit un indice, pas une démonstration. Cette date peut correspondre à plusieurs événements différents selon le contexte : la rédaction initiale, une copie, une synchronisation infonuagique, une restauration de sauvegarde. Le fichier ne distingue pas ces cas dans ses propriétés.

J’ai vu des dossiers où une partie s’appuyait de bonne foi sur une date système en pensant tenir une preuve solide, sans savoir qu’une simple migration de serveur, des années plus tôt, avait réinitialisé cette date pour l’ensemble d’un répertoire. Ce n’était pas de la mauvaise foi, c’était une méconnaissance de ce que la date représentait vraiment. L’erreur inverse existe aussi : rejeter d’emblée une date parce qu’elle semble trop commode, alors qu’un examen plus poussé la confirme.

Que raconte vraiment un système d’exploitation quand il affiche une date ?

Il faut distinguer deux couches qui ne se confondent pas.

La première couche, ce sont les dates du système de fichiers : création, modification, dernier accès. Windows, macOS et les plateformes infonuagiques les gèrent chacun à leur façon, avec leurs propres règles internes. Ces dates changent au gré des copies, des migrations d’un poste à l’autre, des synchronisations OneDrive ou Google Drive, parfois même d’une simple ouverture du fichier. Une date de création peut se réinitialiser sans que personne n’ait touché au contenu.

La seconde couche, ce sont les métadonnées internes du document lui-même : les propriétés qu’un logiciel comme Word, Excel ou Adobe Acrobat inscrit dans le fichier. Elles suivent une logique différente de celle du système d’exploitation et voyagent avec le fichier d’un ordinateur à l’autre, contrairement aux dates système. Nous détaillons ce que ces métadonnées internes révèlent, et ce qu’elles ne révèlent pas, dans Métadonnées de documents : ce qu’elles révèlent d’un faux.

Dans mes rapports, je résume cette tension en un raccourci : horodatage fichier preuve. Les deux couches ne racontent jamais la même histoire, et elles sont toutes les deux faillibles ; un dossier solide ne s’appuie jamais sur une seule.

Peut-on antidater un document numérique sans laisser de trace ?

Non, pas de façon fiable. C’est la question que tout le monde pose, et la réponse tient toujours à la même idée : horodatage fichier preuve n’est jamais affaire d’une seule source, viser l’indétectable est donc un mauvais calcul.

Changer l’horloge d’un poste de travail prend dix secondes. N’importe quel utilisateur peut avancer ou reculer la date système, enregistrer un fichier, puis remettre l’horloge à l’heure. Une date de fichier, prise isolément, ne prouve donc rien : elle peut avoir été fabriquée aussi facilement qu’elle a pu être authentique.

Ce qui fait la force probante, c’est la convergence. Un document dont la date de création correspond à celle de son envoi par courriel, à l’horodatage du serveur qui l’a reçu, aux métadonnées internes et à l’historique de version d’une plateforme infonuagique tierce, cumule des indices indépendants qui pointent tous dans la même direction. Un document falsifié montre presque toujours une incohérence quelque part dans cette chaîne, parce que fabriquer la convergence sur plusieurs systèmes indépendants exige de contrôler chacun d’eux. Le même principe est au cœur de notre analyse dans Anatomie d’une fausse facture : comment l’expert la démonte : une date isolée ne suffit jamais, c’est le recoupement qui construit la preuve.

Horodatage fichier preuve : quelles sources sont les plus fiables ?

Les ancres tenues par un tiers indépendant, serveur de courriel, plateforme infonuagique, journal système d’un fournisseur, sont les plus difficiles à falsifier ; les dates du poste de l’utilisateur sont les plus fragiles. Voici comment je classe ces sources, du plus fragile au plus solide, dans un mandat d’expertise.

Source d’horodatageFiabilité relativeCe qu’elle établit
Dates du système de fichiers (création, modification, accès)FaibleUn indice à recouper, jamais une preuve autonome
Métadonnées internes du document (Word, Excel, PDF)Faible à moyenneUne cohérence interne à vérifier, modifiable selon le logiciel utilisé
Journal d’une plateforme infonuagique (historique de versions)Moyenne à élevéeUn point d’ancrage tenu par un tiers, plus difficile à modifier unilatéralement
En-têtes et journaux d’un serveur de courrielÉlevéeUne trace horodatée par un système indépendant des deux parties
Journal système d’un fournisseur infonuagique ou télécom tiersÉlevéeUn point fixe externe, hors du contrôle de la personne qui produit le document

Les ancres externes, celles tenues par un tiers indépendant des parties au litige, sont plus difficiles à manipuler parce que modifier son propre poste ne suffit plus. Il faudrait accéder aux systèmes d’un fournisseur infonuagique, d’un opérateur de télécommunications ou d’un serveur de messagerie qui n’appartient pas à la personne intéressée. C’est possible en théorie, rarement plausible en pratique, et presque toujours détectable.

Comment l’expert construit-il une preuve d’horodatage solide devant un tribunal ?

Dans chacun de mes mandats où la date d’un document faisait débat, la méthode reste la même : cataloguer chaque source d’horodatage disponible, en documenter la fiabilité et les limites propres, puis chercher la convergence ou l’incohérence entre elles.

Cet inventaire prend souvent plus de temps que l’analyse elle-même. Il faut retracer où le document a circulé :

  • Poste de travail : sur quel poste il a été créé ou modifié
  • Boîte courriel : par quelle boîte il a transité à l’envoi ou à la réception
  • Plateforme de partage ou infonuagique : sur quel espace il a résidé et circulé
  • Sauvegardes : à travers combien de sauvegardes il a été restauré

Chaque étape de ce parcours laisse potentiellement sa propre trace horodatée, et c’est l’ensemble de ces traces, pas une seule d’entre elles, qui permet de conclure.

Le rapport d’expertise ne peut pas se contenter d’affirmer une conclusion. L’article 22 du Code de procédure civile (C.p.c.) impose à l’expert un devoir d’aide au tribunal qui prime sur les intérêts de la partie qui le mandate, exercé avec objectivité, impartialité et rigueur : la méthode suivie, les limites propres à chaque source et les réserves qui s’imposent comptent autant que la conclusion elle-même.

L’article 235 C.p.c. encadre pour sa part les obligations de transparence de l’expert envers le tribunal et les parties : qualifications, avancement des travaux, instructions reçues d’une partie et déclaration jointe au rapport.

Dans les dossiers où les sources se contredisent, la conclusion la plus honnête est parfois qu’aucune date ferme ne peut être établie avec certitude. Ce n’est pas un échec de la démarche, c’est son résultat le plus rigoureux.

Quel est le cadre juridique de la preuve numérique au Québec ?

La Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information (LCCJTI) encadre la notion de document technologique et les conditions de son intégrité. Le Code civil du Québec pose de son côté les principes généraux d’admissibilité et de force probante de la preuve. Ensemble, ils forment le cadre dans lequel une date de fichier, une métadonnée ou un journal système prend ou perd sa valeur devant un tribunal.

Ce guide expose des principes généraux, pas un avis juridique applicable à votre dossier. La qualification d’un document précis, la stratégie de preuve à adopter et les délais procéduraux dépendent des faits de votre affaire. Ces questions se tranchent avec votre avocat, pas avec un article de blogue.

Que faire si vous soupçonnez un document antidaté ?

Quatre gestes, dans l’ordre, avant de conclure quoi que ce soit.

  1. Préservez le fichier tel quel. N’ouvrez pas le document original pour « vérifier », chaque ouverture peut modifier une date d’accès. Travaillez sur une copie, jamais sur la pièce à conviction.
  2. Identifiez toutes les sources d’horodatage disponibles autour du document : courriel d’envoi, plateforme de partage, système de gestion documentaire, sauvegardes. Plus il y a de sources indépendantes, plus l’analyse a de matière à travailler.
  3. Ne tirez aucune conclusion d’une seule date, même suspecte. Une incohérence isolée a souvent une explication banale : une synchronisation, un fuseau horaire mal réglé, une restauration de sauvegarde.
  4. Faites appel à une expertise avant de bâtir un argument juridique sur la date. Une allégation d’antidatage qui s’effondre à l’interrogatoire coûte plus cher à votre dossier que l’absence d’allégation.

Horodatage fichier preuve : si la date d’un document fait débat dans votre dossier, une consultation confidentielle avec Factero permet de situer rapidement ce qu’une expertise peut établir et ce qu’elle ne pourra jamais garantir. C’est le point de départ de notre accompagnement en matière de témoin expert.

Pour aller plus loin avec Factero :

Foire aux questions

La date affichée dans les propriétés d’un fichier Word peut-elle être modifiée après coup ?

Oui, directement ou indirectement, et sans outil spécialisé. Un utilisateur peut avancer ou reculer l’horloge de son poste avant d’enregistrer un document, ou utiliser un utilitaire qui réécrit les dates du système de fichiers après coup. C’est une des raisons pour lesquelles une date de fichier isolée n’a jamais valeur de preuve autonome devant un tribunal.

Quelle est la différence entre la date de création et la date de modification d’un fichier ?

La date de création marque le moment où le fichier est apparu sur ce poste ou ce support précis, pas nécessairement celui de sa rédaction : une copie, une restauration de sauvegarde ou une synchronisation infonuagique en crée une nouvelle. La date de modification suit le dernier enregistrement du contenu. Aucune des deux ne correspond forcément au moment où le document a été écrit pour la première fois.

Un courriel peut-il servir de preuve de la date d’un document ?

Oui, et c’est souvent l’ancre la plus solide disponible. L’horodatage d’un courriel est inscrit par le serveur de messagerie qui l’achemine, un système indépendant de l’expéditeur et du destinataire, ce qui le rend plus difficile à falsifier qu’une simple date de fichier. Il ne remplace pas une expertise complète, mais il pèse lourd dans la convergence d’indices que recherche un expert.

Combien de temps faut-il pour une expertise sur l’horodatage d’un document contesté ?

Ça dépend du nombre de sources disponibles et de la complexité du dossier. Un fichier isolé sans autre trace se traite différemment d’un dossier avec plusieurs plateformes à recouper. La première étape consiste toujours à faire l’inventaire de ce qui existe avant d’estimer un délai.

Qui peut agir comme témoin expert sur une question d’horodatage devant un tribunal québécois ?

Une personne reconnue par le tribunal comme possédant l’expertise technique nécessaire, indépendante des parties, et capable de respecter le devoir d’aide au tribunal prévu à l’article 22 C.p.c. Nous détaillons ce rôle dans Le témoin expert en TI devant les tribunaux québécois.

Sources citées

À propos de l’auteur

Sébastien Robert, Associé principal

Sébastien Robert est l’associé principal chez Services conseils Factero. Il pratique en TI depuis 2002, avec une spécialisation en gouvernance, audit, cybersécurité et conformité. Il accompagne des organisations québécoises dans leur préparation à des certifications réglementaires et volontaires.

Services conseils Factero est une firme indépendante de services-conseils en gouvernance TI, cybersécurité et conformité, établie à Saint-Jean-sur-Richelieu (Québec). Factero est elle-même certifiée CAN/DGSI 104:2021 (Rév. 1 : 2024) dans le cadre du programme CyberSécuritaire Canada.

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