Rapport d’expertise informatique qui tient en cour : comment le bâtir

9–13 minutes

En bref : Un rapport d’expertise informatique qui résiste au contre-interrogatoire repose sur sept sections fixes : mandat, qualifications, éléments reçus et examinés, méthodologie, constats, limites, conclusions. Il s’accompagne, au Québec, d’une déclaration de l’expert prévue à l’article 235 du Code de procédure civile, qui atteste que le devoir de l’expert envers le tribunal prime sur celui envers la partie qui le mandate.

rapport d'expertise informatique : structure en sept sections

Vous êtes avocat en litige civil ou commercial. Un dossier comporte un volet informatique, par exemple :

  • des courriels contestés
  • les métadonnées d’un document
  • l’intégrité d’un système
  • la trace numérique d’une transaction

Vous devez mandater un expert. Ce que vous recevrez de lui, au bout du mandat, doit survivre à un contre-interrogatoire, pas seulement convaincre votre client. Ce texte explique comment un rapport d’expertise informatique se construit pour tenir cette épreuve, et ce que ça change dans le choix de l’expert.

Pourquoi la plupart des rapports d’expertise ne tiennent-ils pas en contre-interrogatoire ?

L’article 22 du Code de procédure civile du Québec pose une règle simple, que beaucoup d’experts oublient sous la pression d’un mandat : le devoir de l’expert envers le tribunal prime sur celui envers la partie qui le mandate et le rémunère. Un rapport écrit pour plaire au client, pour pousser sa thèse au-delà de ce que les faits permettent, est un rapport qui s’effondre au premier contre-interrogatoire sérieux.

La faille se voit rarement dans les conclusions elles-mêmes. Elle se voit dans ce qui les précède : un mandat vague, une méthodologie non décrite, des éléments analysés dont on ne sait pas d’où ils viennent, des limites tues plutôt qu’admises. L’avocat adverse ne s’attaque pas d’abord à ce que l’expert affirme. Il s’attaque à comment l’expert est arrivé là.

Les qualifications de l’expert font aussi partie de ce qui se teste en premier. Un expert qui ne peut pas nommer ses dossiers antérieurs, ou qui hésite sur le nombre de fois où il a comparu, ouvre une brèche avant même d’aborder le fond du rapport. Ce n’est pas une question de vanité professionnelle : c’est une question de crédibilité mesurable, que le tribunal peut vérifier.

Nous avons détaillé ailleurs le rôle et les limites de la fonction dans le témoin expert en TI devant les tribunaux québécois. Ce texte-ci se concentre sur le document que cette fonction produit.

Que doit contenir un rapport d’expertise informatique ?

Sept sections composent un rapport qui tient, dans cet ordre.

SectionCe qu’elle établit
MandatQui a demandé quoi, sur quelles questions précises, à quelle date
QualificationsFormation, expérience et comparutions antérieures de l’expert
Éléments reçus et examinésListe exhaustive des documents, appareils ou systèmes analysés, avec leur provenance
MéthodologieLes outils et la démarche utilisés, reproductibles par un autre expert
ConstatsCe que l’analyse révèle, séparé de toute interprétation
LimitesCe que l’analyse ne permet pas d’affirmer
ConclusionsLa réponse aux questions du mandat, proportionnée aux constats

Les deux dernières sections sont celles où la plupart des rapports faibles trébuchent. Une conclusion qui va plus loin que ce que les constats permettent est une invitation ouverte au contre-interrogatoire. Un expert qui admet ce qu’il ne peut pas affirmer paraît moins impressionnant sur papier. Il est aussi beaucoup plus difficile à ébranler à la barre.

La section « éléments reçus et examinés » mérite une attention particulière, parce qu’elle est souvent la plus bâclée. Un rapport rigoureux liste chaque fichier, chaque appareil, chaque accès système, avec la date de réception et la personne qui l’a transmis. Un rapport qui se contente d’un vague « les documents fournis par le client » laisse une ouverture facile : d’où viennent-ils exactement, et qui garantit qu’il n’en manque aucun ?

Qu’est-ce qu’une déclaration assermentée d’expert TI ?

L’article 235 du Code de procédure civile exige que le rapport d’expert soit accompagné d’une déclaration signée par l’expert. Cette déclaration, dont le modèle est établi par le ministre de la Justice, atteste que l’expert exécute sa mission avec objectivité, impartialité et rigueur, dans le but d’éclairer le tribunal dans sa prise de décision.

Ce n’est pas une formalité qu’on ajoute à la fin. Un expert qui découvre l’article 235 la semaine du dépôt improvise une déclaration qui ne reflète pas la façon dont le mandat a réellement été conduit. La déclaration se construit avec le rapport, pas après lui : les deux documents doivent raconter la même histoire, du premier document reçu à la dernière conclusion.

Ce texte décrit le cadre général du Code de procédure civile, pas un avis juridique. Le rôle de l’expert est de produire un rapport et une déclaration cohérents avec ce cadre. Valider l’application exacte à votre dossier reste le rôle de votre équipe légale.

Comment la chaîne de conservation des éléments analysés se documente-t-elle ?

Un rapport d’expertise n’a de valeur que si on peut retracer, pour chaque élément analysé, ce qu’il est, de qui il a été reçu, à quelle date, sous quelle forme et avec quelle empreinte numérique.

L’empreinte numérique, une signature calculée à partir du contenu d’un fichier (aussi appelée « hash » dans le jargon technique), permet de démontrer qu’un document analysé aujourd’hui est identique à celui reçu au départ. Sans cette traçabilité, l’expert adverse pose une seule question qui suffit à ébranler le rapport : comment savez-vous que ce fichier n’a pas été modifié entre sa réception et son analyse ?

La valeur juridique des documents électroniques comme preuve est elle-même encadrée, au Québec, par la Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information. Un rapport d’expertise solide en tient compte dès la réception des éléments, pas seulement au moment de rédiger les conclusions.

Les dossiers récents ajoutent une couche à cette exigence. Un document ou un courriel peut aujourd’hui être généré par intelligence artificielle et imiter une mise en page ou un style réels avec un niveau de précision qui aurait été rare il y a deux ans. Nous avons abordé cette question dans documents générés par IA, la nouvelle frontière du faux, un sujet qui touche directement la méthodologie qu’un expert doit appliquer pour distinguer l’authentique du fabriqué.

Comment un rapport d’expertise en TI s’écrit-il pour un tribunal ?

Un juge ou un avocat n’a pas à comprendre le système en cause pour comprendre un rapport d’expertise informatique bien écrit sur ce système. La technique s’explique, elle ne s’assène pas.

Un rapport truffé de jargon sans définition produit l’effet inverse de celui recherché : il donne l’impression que l’expert cache la faiblesse de son raisonnement derrière le vocabulaire. Chaque terme technique introduit dans un rapport devrait pouvoir se lire une fois, se comprendre, et ne plus jamais dérouter le lecteur pour le reste du document.

Comment choisir un témoin expert informatique ?

Le choix de l’expert se fait au début du dossier, mais ses effets se mesurent à la fin, au moment où son rapport et sa personne passent l’épreuve du contre-interrogatoire. Un expert mal choisi ne coûte pas seulement des honoraires : il coûte du temps de dossier et, dans le pire des cas, la crédibilité de la preuve technique tout entière.

Avant de mandater un expert en informatique pour un dossier de litige, cinq questions à lui poser directement.

  1. Depuis combien de dossiers civils comparaît-il ou dépose-t-il des rapports, et devant quels tribunaux ?
  2. Peut-il démontrer son indépendance du client qui le mandate, sans lien d’affaires susceptible de créer une apparence de conflit ?
  3. Sa méthodologie est-elle documentée au point qu’un autre expert pourrait la reproduire à partir du même dossier ?
  4. Accepte-t-il, par écrit, de signer une déclaration conforme à l’article 235 du Code de procédure civile avant même de commencer l’analyse ?
  5. Peut-il montrer un exemple de rapport, anonymisé, illustrant comment il présente des limites, pas seulement des conclusions ?

Une réponse évasive à l’une de ces questions vaut la peine d’être creusée avant la signature du mandat, pas après le dépôt du rapport.

Qu’est-ce qu’un rapport d’expertise informatique n’est pas ?

Trois confusions reviennent souvent dans les premiers échanges avec un client qui mandate un expert pour la première fois.

Ce n’est pas un plaidoyer. Le rapport ne prend pas parti pour la thèse du client au-delà de ce que les faits démontrent. Un expert qui accepte de plaider par écrit cesse d’être un témoin expert au sens où le tribunal l’entend.

Ce n’est pas un document technique isolé. Le rapport s’insère dans un dossier de preuve plus large, et sa valeur dépend de sa cohérence avec les autres pièces, pas seulement de sa rigueur interne.

Ce n’est pas un exercice ponctuel. Un expert peut être rappelé, des mois ou des années plus tard, pour clarifier une conclusion ou répondre à une contre-expertise. Un rapport bâti sur des raccourcis ne survit pas à ce rappel.

Factero rédige des déclarations assermentées et des rapports d’expertise déposés dans des dossiers civils au Québec, incluant devant la Cour supérieure. Notre rôle est de produire un rapport d’expertise informatique qui tient, pas de porter la thèse d’une partie. Si un dossier en cours nécessite une expertise en informatique, vous pouvez planifier une consultation confidentielle avec notre témoin expert pour discuter du mandat et de l’échéancier.

Pour aller plus loin avec Factero :

Foire aux questions

Combien de temps prend la rédaction d’un rapport d’expertise en TI ?

Ça dépend du volume d’éléments à examiner et de la complexité du système en cause. Un dossier avec quelques courriels contestés se traite en semaines. Un dossier avec plusieurs systèmes et plusieurs années de données peut prendre plusieurs mois.

La déclaration assermentée remplace-t-elle le témoignage de l’expert à l’audience ?

Non. La déclaration accompagne le rapport écrit, mais l’expert peut être appelé à témoigner et à répondre au contre-interrogatoire. Le rapport et la déclaration préparent ce moment, ils ne le remplacent pas.

Que se passe-t-il si l’expert change de conclusion en cours de mandat ?

Ça arrive, et ce n’est pas en soi un problème. Une méthodologie documentée permet justement de justifier un changement à la lumière de nouveaux éléments reçus. Ce qui pose problème, c’est un changement non documenté ou non expliqué.

Un rapport d’expertise informatique peut-il être contesté par l’autre partie ?

Oui, de deux façons : par contre-interrogatoire de l’expert à l’audience, ou par une contre-expertise déposée par la partie adverse. C’est pour résister à ces deux épreuves qu’un rapport documente sa méthodologie et admet ses limites dès le départ, plutôt que d’improviser une réponse après coup.

Un rapport rédigé pour un dossier peut-il servir tel quel dans un autre dossier ?

Non. Un rapport répond à un mandat précis, formulé pour des questions précises dans un dossier précis. Une réutilisation telle quelle dans un autre dossier expose l’expert à des questions sur la pertinence de ses constats au nouveau contexte.

Sources citées

À propos de l’auteur

Sébastien Robert, Associé principal

Sébastien Robert est l’associé principal chez Services conseils Factero. Il pratique en TI depuis 2002, avec une spécialisation en gouvernance, audit, cybersécurité et conformité. Il accompagne des organisations québécoises dans leur préparation à des certifications réglementaires et volontaires.

Services conseils Factero est une firme indépendante de services-conseils en gouvernance TI, cybersécurité et conformité, établie à Saint-Jean-sur-Richelieu (Québec). Factero est elle-même certifiée CAN/DGSI 104:2021 (Rév. 1 : 2024) dans le cadre du programme CyberSécuritaire Canada.

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